bonne lecture !
Histoires de mots

Ô tragique syllepse


Il est probable que quatre-vingts pour cent de la population ignore (ignorent ?) le sens du mot syllepse.
La majorité des traducteurs en connaissent-ils (connaît-elle ?) le sens ?

Loin de moi l’idée d’apporter une réponse définitive à la question de l’accord des verbes cités dans cet exemple. C’est bien simple : il n’y en a pas. On peut accorder le verbe avec le nom collectif sujet (quatre-vingts pour cent, majorité) ou avec son complément (population, traducteurs). Choisissez selon votre sensibilité personnelle, ou préférez l’esquive (quatre-vingts pour cent des habitants, la majorité de la profession).

Et j’en viens au véritable sujet de ce billet, à savoir que cette construction grammaticale coriace porte un nom : la syllepse. Selon plusieurs ouvrages dont le Grevisse, la syllepse consiste à faire l’accord d’un mot, non avec le mot auquel il se rapporte selon les règles grammaticales, mais avec le mot auquel il se rapporte selon le sens (on parle d’accord logique). Mais B. Dupriez, dans le Gradus, rappelle que l’accord grammatical n’est pas, de soi, contraire au sens ; il préfère donc adopter une définition plus générale : faire une syllepse, c’est « rapprocher dans une même construction syntaxique des termes de forme grammaticale différente sans faire l’accord entre eux ».

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les syllepses ne font pas naître que des lourdeurs, elles font aussi naître des tragédies. Pour preuve, cet extrait (de l’acte IV, scène 3) d’Athalie de Racine, dans lequel le personnage de Joad met en garde son protégé Joas contre les dérives du pouvoir. La syllepse s’y ouvre sur « le pauvre » et s’y referme sur « eux ».

« Promettez sur ce livre, et devant ces témoins,
Que Dieu fera toujours le premier de vos soins ;
Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge,
Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge,
Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin,
Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin. »

Sources : Grevisse Maurice, Le bon usage, De Boeck ; Dupriez Bernard, Gradus : Les procédés littéraires, 10/18, 1984 ; Baumgartner Emmanuelle et Ménard Philippe, Dictionnaire étymologique et historique de la langue française, Le livre de poche, 1996 ; Beth Axelle et Marpeau Elsa, Figures de style, J’ai lu (Librio Mémo), 2005. Le texte intégral d’Athalie est consultable sur le site de l’Encyclopædia Britannica.

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