bonne lecture !
Histoires de mots

Bête à ferrer une oie


Si d’aventure vous vous rendez dans l’Oise, faites un détour par l’abbaye de Saint-Martin-aux-Bois, qui surgit des champs telle un voilier sur la mer et vous réserve une double surprise, architecturale et linguistique. La première vous sautera aux yeux quand vous passerez la minuscule porte pour entrer dans l’édifice. La seconde – qui nous intéresse ici – est plus discrète, disséminée sur les stalles et les miséricordes du chœur.

Les stalles sont les sièges à dossier élevé, réservés aux membres du clergé, installés de part et d’autre du chœur. En rang devant elles, les miséricordes sont des ancêtres de strapontins, sur lesquels les moines se laissaient discrètement glisser en cas de fatigue (d’où le nom de l’objet). Supports d’une riche iconographie, tous ces bancs de bois furent sculptés à la fin du XVe siècle ou au début du XVIe siècle (beaucoup ont été restaurés depuis) dans le but de célébrer l’histoire religieuse, mais aussi les expressions proverbiales courantes. A l’époque, en effet, dictons ou fabliaux (petits récits en vers octosyllabes) foisonnaient dans les enluminures, les tapisseries ou les ornementations des mobiliers.

Les sculptures de l’abbaye de Saint-Martin-aux-Bois sont une belle occasion de (re)découvrir la créativité linguistique du Moyen Âge. Certaines symbolisent des proverbes encore usités donc on devine aisément ce qu’elles représentent. D’autres illustrent des proverbes disparus : c’est en les comparant avec les enluminures de certains manuscrits qu’on a pu éclaircir leur sens.

Ainsi, un personnage accroupi qui empoigne un tabouret dans chaque main rappelle qu’on a parfois « le cul entre deux chaises ». Un homme pourtant armé d’un gourdin fait tout pour s’écarter d’un lièvre, animal réputé peureux : on en conclura qu’il « fuit devant le lièvre », c’est-à-dire qu’il est lâche (une sculpture similaire orne un bas-relief quadrilobé de la cathédrale d’Amiens). Un autre homme se tient devant une maisonnette, un cheval à proximité : un rapprochement avec l’enluminure d’un livre d’heures du XVIe siècle permet de comprendre que le proverbe illustré est : « il est temps de fermer l’étable quand le cheval est perdu » (outre-Manche : « It’s too late to shut the stable door when the horse has bolted »). Quant au personnage qui a passé la patte d’une oie dans la courroie qui sert au maréchal-ferrant, faut-il qu’il soit vraiment bête, « bête à ferrer une oie » (« to shoe a goose ») !

Bête à ferrer une oie

J’interromps ici la liste pour ménager des surprises aux personnes qui visiteront l’abbaye, et je termine par un mystère linguistique, celui de l’homme qui, sur une miséricorde recréée en 2002, « tire la Rigaud » (lourde cloche offerte par l’archevêque Eudes Rigaud à la cathédrale de Rouen) et aura donc bien mérité de boire à la fin de sa tâche épuisante. Est-ce un tel sonneur de cloche qui donna naissance à l’expression « à tire-larigot » ? Ou est-ce la flûte larigot, célébrée notamment par Christine de Pisan dans son poème Le Dit de la Pastoure (dont je cite un extrait ci-après) ? Le doute plane dans le Dictionnaire étymologique et historique du français (et l’enquête est approfondie sur un autre blog). Souhaitons que d’autres stalles ou enluminures patiemment restaurées nous éclairent un jour.

« En celle lande champestre,
De flours couverte a tous tours,
Sont ilz aise ces pastours
Berbis gardans par sillons,
Et ces jolis oysillons
Qui les cuers leur resjoïst!
En celle place on oÿst
Chanter Parrot et Margot:
“Larigot va larigot,
Mari, tu ne m’aimes mie,
Pour ce a Robin suis amie.”
Ainsi amont et aval
Tout y retentist li val
Des haultes voix deliées
De ces pastorelles liées,
Chantans a joyeuse chiere. »

Sources : Dictionnaire étymologique et historique du français, Larousse, 1993 ; brochure de présentation de l’abbaye de Saint-Martin-aux-Bois ; exposition présentée en avril 2010 à l’abbaye d’Escaladieu ; Le Dit de la Pastoure de Christine de Pisan est consultable ici.

Je remercie Bernard Thiou, maire de Saint-Martin-aux-Bois, et Kristiane Lemé-Hébuterne, présidente de Stalles de Picardie, pour les informations qu’ils ont aimablement accepté de me communiquer. Retrouvez toutes les infos pratiques en vue de votre visite sur le blog de l’abbaye de Saint-Martin-aux-Bois.

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